Pourquoi un soldat (inconnu) est-il inhumé sous l’Arc de Triomphe ?
Par Jérôme Dumur
Chaque 11 novembre, pendant que la majorité d’entre nous achève sa grasse mat’, le président de la République se recueille sur la tombe d’un inconnu bien plus célèbre encore que Didier Bourdon : le Soldat inconnu. Un geste qui nous rappelle combien le peuple français est prompt à défendre la République et ses valeurs. Reste à souhaiter qu’il le reste dans les années à venir…
On sait, du moins on le croit ou on le saura un jour avec certitude, qui est le Masque de fer ou Jack l’Éventreur. En revanche, on ne percera jamais le mystère de l’identité du Soldat inconnu, ce pauvre bougre qui, depuis près d’un siècle, repose – en paix ? Ça, faut voir, vu la circulation sur le rond-point de l’Étoile ! – au pied de l’Arc de Triomphe, à Paris. Une chose est sûre : cet anonyme est l’un des 1,4 millions de combattants français (soit neuf cents chaque jour) qui ont donné leur vie pour que leur pays et ses alliés obtiennent la reddition du camp d’en face, mené par l’Allemagne, au terme de la guerre de 1914-1918, cette boucherie dont l’histoire a retenu qu’elle n’était que la première des guerres mondiales. À quand la prochaine ?
Des morts sans visage
Portés disparus ou non identifiés, un quart des poilus tués sur le front n’ont jamais eu de sépultures à leur nom. Malgré la plaque militaire d’identification que chacun portait autour du cou, l’examen minutieux des effets personnels du mort et les témoignages de ses compagnons d’arme, les commissions d’identification ont eu bien souvent le plus grand mal à mettre un nom sur des dépouilles réduites en bouillie par un déluge de feu et d’acier. Songez que le premier jour de son offensive sur Verdun, l’armée allemande a tiré dix obus à la seconde. Au total, les deux camps ont fait pleuvoir entre 40 et 60 millions d’obus durant les dix mois qu’a duré la célèbre bataille finalement remportée par le général Pétain. Forcément, ce hachoir infernal a broyé façon tartare une bonne partie de la chair à canon que l’on envoyait régulièrement à l’assaut des tranchées adverses.
Ces morts étaient d’autant plus anonymes qu’on ne récupérait pas systématiquement leurs cadavres au terme des combats. Ainsi, au lendemain de l’Armistice – le 11 novembre 1918 –, soit près de deux ans après la fin de la tuerie verdunoise, des milliers de corps rendus méconnaissables par les bombardements et leur décomposition gisaient encore sur les champs de bataille. Un triste spectacle qui donna à monseigneur Ginisty, l’évêque de Verdun, l’idée de l’ossuaire de Douaumont, un sanctuaire dont les galeries souterraines abritent, depuis 1932, 130 000 restes humains non identifiés, poilus et landsers, leurs homologues teutons, intimement mêlés.
Dans ces conditions, vous vous doutez bien que l’armée française n’a pas eu trop de mal à satisfaire les exigences des députés et sénateurs français qui, dans une belle unanimité, ont voté, le 8 novembre 1920, une loi instituant l’inhumation d’un soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe afin de célébrer dignement la mémoire de tous ses camarades tombés au champ d’honneur. Croulant sous les cadavres sans nom, elle s’est même fendue d’une petite cérémonie macabre pour désigner celui qui aurait ce triste privilège. Au lendemain du vote des deux chambres, elle fait venir jusqu’à la citadelle de Verdun huit cercueils anonymes, issus de huit fronts différents. Le 2ème classe Auguste Thin est alors désigné pour sélectionner celui qu’on expédierait à Paris. « Il me vint une pensée simple, témoignera-t-il plus tard. J’appartiens au 6ème corps. En additionnant les chiffres de mon régiment, le 132, c’est également le chiffre 6 que je retiens. La décision est prise : ce sera le sixième cercueil. » Et c’est donc sur cette bière que le bidasse dépose le bouquet qu’on lui a confié pour marquer son choix.
Allumer le feu !
Le 11 novembre 1920, le soldat inconnu fait son ultime voyage, son cercueil rejoignant l’arc de triomphe de l’Étoile, ce monument voulu, dès 1806, par Napoléon pour témoigner des principales victoires de l’armée impériale. La tombe de notre pioupiou anonyme ne sera achevée que deux mois plus tard. Il est alors enterré sous une grande dalle de granit gravée de ces mots : « Ici repose un soldat français mort pour la patrie 1914-1918 ». C’est un peu chiche, pense le journaliste Gabriel Boissy, qui lance alors l’idée d’associer à l’austère sépulture une flamme du souvenir du meilleur effet. « La flamme, comme un feu follet, jaillira du sol, écrit-il. Elle sera vraiment comme l’âme du Mort résurgente. » Son projet reçoit l’adhésion de tous et l’État confie à l’architecte Henri Favier et à Edgar Brandt, ferronnier d’art, le soin de le concrétiser. Leur réalisation a fière allure avec cette flamme crachée par la bouche d’un canon dressée vers le ciel et encastrée dans un bouclier dans lequel sont incrustées une grosse vingtaine de glaives qui dessinent comme une étoile.
Le 11 novembre 1923, André Maginot, le ministre de la Guerre qui a donné son nom à une ligne fortifiée qui ne servit jamais à rien sinon à grever le budget national, allume pour la première fois celle que l’on a baptisée « la Flamme sous l’Arc de Triomphe ». Depuis, elle ne s’est jamais éteinte et, chaque soir, sans exception, à 18 h 30 exactement, elle est ravivée à l’occasion d’une cérémonie officielle qui, en juin 1940, a tourné officieuse, les Allemands ayant investi Paris. En effet, si, durant l'Occupation, ces derniers ont strictement interdit La Marseillaise et toute commémoration de l’Armistice, ils ont toujours fermé les yeux sur le rituel quotidien de la flamme. Pour eux, celui-ci rendait hommage à tous ceux qui ont connu l’enfer de 14-18, sans distinction de nationalité. D’ailleurs, le 14 juin 1940, à leur arrivée dans la Capitale, plusieurs haut gradés de la Wehrmacht ont participé – au garde-à-vous, s’il vous plaît ! – au fameux ravivage. Tout à l’euphorie de leur victoire, ils étaient sans doute loin d’imaginer que, quatre ans plus tard, le 26 août 1944, un autre galonné leur succèderait : ce jour-là, pour marquer symboliquement la libération de Paris, le général de Gaulle remonta triomphalement les Champs-Élysées et ralluma, tout aussi officiellement que symboliquement, la flamme du souvenir.
Devenue Flamme de la Nation en 2012 pour s’imposer désormais comme le symbole de tous ceux qui, militaires ou civils, servent la République, le feu imaginé par Gabriel Boissy n’a pas fini de brûler. Le Comité de « La Flamme sous l’Arc de Triomphe, Flamme de la Nation », responsable de la cérémonie du ravivage, y veille scrupuleusement. Ses soixante commissaires bénévoles se succèdent ainsi pour perpétuer le rite. À leurs côtés, de nombreuses associations, mais aussi des écoles, 20 000 jeunes participant chaque année à l’hommage rendu au Soldat inconnu et, à travers lui, à tous ceux qui, au prix de leur vie, ont défendu la France et, peut-on l’espérer, sa noble devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Sinon, à quoi bon tout ce gâchis ?
Voilà pourquoi, sans être spécialement un va-t-en-guerre, chaque 11 novembre, j’ai toujours une pensée pour le pauvre troufion anonyme enterré en plein cœur de Paris. Parce que son sacrifice, et tant d’autres comme le sien, nous rappelle, à mes compatriotes et à moi-même, que la paix, la liberté et, tout simplement, la vie sont aussi précieuses que fragiles. Et je ne sais pas vous, mais, moi, de le mesurer et de m’en sentir moins con que tous ceux qui, aujourd’hui encore, arment leur peuple pour satisfaire leurs rêves d’empire, ça me ravit.




