Pourquoi la Vache qui rit est (peut-être bien) une sacrée peau de vache ?
par Jérôme Dumur
Notre langage a tout d’une ménagerie ! Nous utilisons une ribambelle d’idiotismes inspirés du règne animal. On fait l’autruche, on pleure des larmes de crocodile, on mange comme des cochons, on souffle comme un bœuf, j’en passe et des meilleures ! Certaines espèces, peut-être parce qu’elles nous sont plus familières que les opossums et les ragondins, nous inspirent plus que d’autres : le chien, le loup, le cheval, la poule ou bien encore… la vache. Celle-là, on nous la sert à toutes les sauces.
C’est fou le nombre d’expressions que nous devons à Marguerite, Azalée, La Noiraude et leurs cousines charolaises ou normandes. Et contrairement à ce que laisse penser la bonhomie de ces ruminantes, elles n’y sont pas toujours à leur avantage. On peut même dire que le désamour est dans le pré quand, dans les cours de récré, une grosse vache stigmatise les molles rondeurs de certaines jeunes filles. La vacherie, le vachard ou la peau de vache ne sont pas non plus des plus flatteurs. Ces épithètes ne sont pas inspirées par le physique du bovidé, mais par son tempérament. Forgés dans nos campagnes à la fin du XIXe siècle, ces mots, qui transpirent la méchanceté gratuite, soulignent en effet le caractère sournois et mauvais que les paysans prêtaient à un bestiau qui, à les croire, vous balançait ses coups de sabot sans crier gare. Maintenant que j’y pense, si ça se trouve, la Vache qui rit rit de ses vacheries !
Vachement bien !
Le vachement, qui faisait venir des boutons à mes maîtresses de l’école primaire, répond, à l’origine, de la même logique. À la fin du XIXe siècle, quand il a fait son apparition, il était en effet synonyme de « méchamment ». Sauf que, durant l’entre-deux-guerres, les titis parisiens ont eu la drôle d’idée de l’associer au verbe aimer pour lui donner un tout autre sens : celui de « beaucoup » ou « absolument ». Cette évolution répond de l’antiphrase, une figure de style qui consiste à employer un terme pour dire l’inverse de sa véritable signification. Par exemple, quand vous renversez votre verre de vin sur la robe ou le pantalon de votre date et qu’il ou elle vous dit « C’est malin ! », ça relève de l’antiphrase, vu que ce n’est pas malin du tout et que, du même coup, ça ne présage pas vraiment d’un second rendez-vous. À moins, bien sûr, que vous lui ayez vachement plu.
« Je t’aime vachement » roucoulaient donc les jeunes amoureux des Années folles en écoutant Parlez-moi d’amour, le succès de Lucienne Boyer, sur leur gramophone. Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses tendres. Votre beau discours, mon cœur n’est pas las de l’entendre… Le romantisme de ce vachement peut sembler douteux, mais, à tout prendre, il est préférable à l’amour vache, ce sentiment prétendument passionnel, qui se nourrit de taquineries, de jalousie, de manipulations, de violence et de souffrance. Un vrai poison ! Qui aime bien, châtie bien. Mon œil !
Mais revenons à nos moutons… Au fil des Trente Glorieuses, le vachement s’est définitivement délesté de ses racines douteuses, celles qui l’associaient à la cruauté et à la fourberie, pour ne plus exprimer que la seule abondance. Mieux : à la même époque, il s’est émancipé du registre amoureux pour élargir son rayon d’action à l’ensemble de notre vocabulaire, jusqu’à se retrouver sur toutes les lèvres des gamins des seventies, à commencer par les miennes. C’est ainsi que les « vachement bien » collent à ma jeunesse aussi sûrement que les gadgets de Pif, les sous-pulls en acrylique – ceux qui me faisaient dresser les cheveux sur la tête quand je les ôtais – et le cornofulgur de Goldorak.
Espagnole ou enragée ?
La vache ne nous a pas donné que des mots ; on lui doit aussi de nombreuses expressions. Certaines relèvent de l’analogie, l’association d’idées. Pleuvoir comme vache qui pisse, par exemple. La formule, qui témoigne d’une averse diluvienne, se comprend aisément. En effet, notre cher bovidé, qui peut avaler plus d’une centaine de litres d’eau dans une journée, a la miction généreuse : jusqu’à vingt litres quotidiens ! Le terme vache à lait, qui désigne les parents d’ados, les contribuables français et, plus largement, toute personne qui se laisse exploiter financièrement sans rien dire, relève également d’une évidence : placides et passives, les laitières normandes se font traire sans meugler. Étonnant, me direz-vous, vu la réputation de l’animal et les mots (susmentionnés) que celle-ci a engendrés. Pas tant que ça, en fait. En un peu plus d’un siècle, il s’est opéré dans nos étables une sélection qui n’a rien de naturelle, les éleveurs envoyant en priorité les peaux de vache à l’abattoir et favorisant la reproduction des bêtes les plus dociles. De bonnes dispositions qui, au fil des générations, se sont ainsi généralisées à tout le cheptel.
Tous les idiotismes formés à partir de la vache ne sont pas aussi intuitifs. Pour preuve, cette drôle d’idée que ceux qui malmènent la langue de Molière parlent français comme une vache espagnole. D’où vient cette expression pour le moins fantaisiste ? On lit ou on entend le plus souvent qu’elle est le fruit de l’altération d’un tout autre proverbe, apparu pour la première fois au XVIIIe siècle : parler français comme un Basque l’espagnol. Une version mise à mal par la présence avérée de la locution parler français comme une vache dans des dictionnaires imprimés… un siècle plus tôt ! La langue d’oc nous offre une origine bien plus crédible avec cette formule qui avait cours dans le sud de la France, dès la fin du Moyen Âge : parlar coma un gavach espanhòl, le mot gavach signifiant « rustre ». Elle aurait été inspirée par le charabia des montagnards ibères qui descendaient régulièrement des vallées pyrénéennes pour louer leurs bras dans les plaines fertiles du Pays d’oc.
Une viande maigre !
On cause, on cause, on cause vachement… Et si nous passions à table, à présent ? Pour manger de la vache enragée ! Voilà, je vous l’accorde, une perspective bien moins réjouissante qu’une bonne côte de bœuf. Normal : l’expression indique que l’on traverse une période difficile, voire que l’on patauge carrément dans la bouse. Elle nous vient du Moyen Âge où l’on disait d’un indigent qu’il était pauvre à manger de la vache malade, celle dont aucun autre que lui n’aurait voulue de peur de s’empoisonner.
On retrouve un peu la même idée avec la fameuse période de vaches maigres. Ce troupeau d’efflanquées, on le doit à la Bible et, plus spécialement, à Joseph, arrière-petit-fils d’Abraham. L’homme a connu une jeunesse pour le moins tourmentée. Malmené par ses frères qui en étaient jaloux, vendu comme esclave par des marchands qui l’avaient trouvé au fond du puits où l’avait abandonné sa fratrie, calomnié par l’épouse d’un officier égyptien après avoir refusé ses avances, il croupit en prison pendant un paquet d’années. Se souvenant de son don d’interpréter les rêves, un conseiller du pharaon de l’époque le fait finalement sortir du trou pour le mener devant le maître de l’Égypte. Celui-ci a fait un songe étrange auquel nul ne trouve d’explication : la vision de sept vaches bien grasses et, les suivant derrière, sept bêtes squelettiques. Vas-y Joe, vas-y fonce ! En moins de temps qu’il n’en faut à Donald Trump pour balancer une vacherie sur Truth Social, le descendant du prophète lâche sa prédiction : le royaume du Nil va connaître sept ans de prospérité avant de basculer dans un septennat de disette. Il encourage alors le peuple égyptien à profiter des années d’abondance pour faire des réserves pour les temps difficiles ; il est écouté et sauve ainsi Pharaon et les siens d’une famine certaine. Une belle histoire dont on a finalement retenu qu’un détail : les vaches maigres. C’est tout nous, ça : faut toujours que l’on voit le verre à moitié vide !
Et je ne sais pas vous, mais moi, de savoir tout cela et de me dire que je vais mourir moins con (et le plus tard possible), mais pas de faim si je suis les conseils avisés du père Joseph, ça me ravit.
PS : Si vous voulez en savoir plus sur les expressions animalières et leurs origines, j’ai commis cet article sur mon site mourirmoinscon.com : Pourquoi pose-t-on un lapin (et noie-t-on le poisson) ?


