Pourquoi la mariée est-elle (presque toujours) en blanc ?
Par Jérôme Dumur & Mylène Garcia
Qui l’eut cru ? Le mariage reprend du poil de la bête ! Même la jeune génération ne le boude plus. Mais elle le met à sa sauce, réinventant le rituel en sacrifiant ou malmenant pas mal de traditions. Une seule demeure immuable : la couleur de la sacro-sainte robe de mariée.
Sommes-nous plus romantiques que jamais ou avons-nous viré réactionnaires, telle une grande partie de l’Amérique, son président en tête ? Pourquoi est-ce que nous vous posons cette question ? Parce que le mariage, l’une des valeurs sûres du conservatisme, retrouve étonnamment les faveurs de nos compatriotes. En 2024, selon l’INSEE, les maires de France ont uni pas moins de 494 000 d’entre eux. Dix mille de plus qu’il y a dix ans, ce n’est pas rien ! Il faut remonter aux XXe siècle pour trouver mieux. Qu’est-ce qui explique ce regain ? Selon certains spécialistes, ce serait le goût des jeunes pour de vieilles pratiques initiées, il y a quatre millénaires de cela, par le pharaon d’Égypte et ses sujets. Les couples de moins de trente ans seraient, en effet, quatre fois plus nombreux à se passer la bague au doigt qu’en 2019.
De vrais jeunes mariés
Franchement, nous n’aurions pas parié un fifrelin sur un tel phénomène. Il défie en effet une tendance de fond qui veut que les Français se marient de plus en plus tard : à 38,65 ans en moyenne aujourd’hui – c’est précis ; merci l’INSEE ! – contre 30,5 ans trois décennies plus tôt. Et pourtant, c’est un fait : un nombre grandissant des 25-30 ans nagent désormais à contre-courant de leurs aînés. Pourquoi ? Primo, parce que, selon une étude du Times, le magazine britannique, les mentalités ont changé du tout au tout d’une classe d’âge à l’autre. Quand les millennials se sont construits sur un fort sentiment de liberté, la GenZ – si vous dites Génération Z, c’est que, au minimum, vous appartenait à la X – se sent oppressée par le monde et ses menaces : réchauffement climatique, guerres, fascismes, bouleversements technologiques… Pour y faire face, elle aspire à du dur et du durable, à une maison de briques capable de résister au grand méchant loup. Et le mariage, ciment du couple par excellence, est le matériau qui lui faut !
Et secundo ? Vous êtes bien assis ? Ok, alors on se lance : ce rajeunissement, nous le devrions également à Meta, la maison mère de Facebook et Instagram. Le mariage titillerait comme jamais ses algorithmes ! Les noces engendrent, en effet, de superbes posts et, du même coup, énormément de likes. Un engouement qui fait du buzz. Mais pas que : il créé aussi de l’envie. À quand notre tour ? Tous les spécialistes de la noce – des photographes aux wedding planners, en passant par les stylistes – l’ont bien compris. Ils chassent plus que jamais les chalands là où ils se trouvent : sur les réseaux sociaux. Début 2025, l’un d’eux a ainsi confié, sur l’antenne de RMC, que six clients sur dix le contactaient déjà via ces médias. Tous ou presque avec la même demande : un storytelling et des stories, un scénario original qui fasse de belles images, mais pas trop cliché. Un docufiction en quelque sorte !
Les noces se réinventent
Cette attente a eu raison du mariage « à la papa », en mode hôtel bourgeois, plan de table, vin d’honneur et cortège klaxonnant. Tout fout le camp, ma bonne dame ! À la place, on s’offre une fête « à la papy » avec des noces vintage qui empruntent leurs costumes et leurs décors aux seventies ou aux eighties. Pelles à tarte et cols Mao reprennent du service ! Tout aussi « instagrammable » avec ses assiettes chinées, ses guirlandes de lampions et ses herbes séchées, le mariage bohème a également le vent en poupe. Mais la hype du moment, c’est le cottagecore fondé sur une esthétique champêtre aussi surannée que fantasmée. On se dit oui au beau milieu des bottes de paille ou dans une vieille grange, à la façon de Mary Ingalls et Adam Kendall (La petite maison dans la prairie, saison 5), mais en plus chic. Un grand coup de rétro avant d’affronter l’avenir.
Et pendant que toute cette jeunesse danse sur Patrick Born to be Alive Hernandez ou Jeanne Mas, les codes traditionnels du mariage, eux, valsent. Aux oubliettes les grandes épousailles ; cinquante invités, c’est déjà beaucoup. Bonjour les prolongations : le « plus beau jour de ma vie » peut durer tout un week-end avec, le dimanche, un brunch ou les restes de la veille. Au grenier, les tables rondes ; on fait une grande table d’hôtes pour tout le monde. Placardisés le kir royal et le menu en trois services ; on leur préfère des mocktails (des cocktails sans alcool) et des buffets. S’ils sont healthy et un rien végétarien, c’est bien, « zéro gaspi », c’est mieux. À la poubelle, la pièce montée dont le caramel fait péter les dentiers et les bridges ; place au layer cake, le gâteau à étages qui a traversé l’Atlantique grâce à Netflix et Hollywood. Mais il y a une chose qui ne bouge pas, ou alors à la marge : la couleur de la robe de mariée. Sur les podiums des défilés de mode comme dans la vraie vie, on ose le mini, le total look dentelle, la transparence suggestive, le bouffant ou l’asymétrie, mais on reste, pour l’essentiel, sur du blanc.
Tout sauf un mariage blanc
On pourrait penser qu’il en a toujours été ainsi, le blanc incarnant la pureté et la virginité, deux valeurs que l’on prête volontiers aux demoiselles d’autrefois. Il n’en est rien, pourtant ! La robe blanche est un phénomène qui, au regard de l’Histoire, est assez récent. Les Romaines ont bien tenté de lancer la mode en adoptant, pour le grand jour, une tunique immaculée : la tunica recta. Les jeunes femmes de bonne famille la portaient avec un voile jaune – le flammeum – et des sandales safran. Le détail croustillant : la robe était serrée à la taille par le nodus Herculeus, le « nœud d’Hercule », un lien que seul le mari avait le droit de défaire dans l’intimité de la chambre nuptiale. Ça ne vous rappelle pas le nœud du ruban associé au paquet cadeau ?
Cette page blanche et latine n’a pas résisté à la chute de l’Empire romain. Au Moyen Âge, en effet, la couleur de la robe n’est plus du tout codifiée. La mariée revêt tout simplement la plus belle tenue que sa famille peut lui offrir. La grande noblesse française se marie ainsi en bleu depuis que les Capétiens, au XIIe siècle, en adoptant cette teinte, l’ont rendue du dernier chic. À l’époque, on extrait l’indigotine, le pigment colorant, de l’Isatis tinctoria, une plante communément appelée pastel, un mot dérivé du latin pasta, « pâte ». Plusieurs dizaines de bains de teinture sont alors nécessaires pour obtenir un bleu foncé. D’où un coût de fabrication élevé. Il faut donc attendre la Renaissance et l’arrivée de l’indigo des Indes (ou indigotier), une plante à la puissance colorante trente fois supérieure, pour que le bleu se démocratise.
Par conséquent, la couleur qui prédomine dans les garde-robes médiévales, c’est le rouge. Il est vif, mais fane vite quand on utilise une teinture bon marché issue de la garance, une plante largement répandue en Europe. Il est nettement plus foncé, élégant et résistant quand on a recours à la « graine d’écarlate », un colorant tiré du kermès vermilio, une cochenille qui parasite le chêne kermès, une essence typiquement méditerranéenne. Mais cette teinture est précieuse, car rare : il faut broyer un kilo de cet insecte de quelques millimètres à peine pour obtenir dix grammes de pigments. Le rouge cramoisi (une altération du terme kermésy) reste donc un luxe jusqu’à la découverte de l’Amérique et de la cochenille du cactus, au rendement bien plus élevé.
Bleu, rouge mais aussi brun, gris ou noir, pour la mariée, tout va pourvu que ce ne soit pas du… blanc ! Au Moyen Âge, c’est signe de deuil. En France, tout au moins. En Écosse, il n’en est rien et, le 24 avril 1558, le jour de ses noces avec François, dauphin de France, Marie Stuart se présente ainsi, devant toute la cour réunie, tout de blanc vêtue. Après tout, c’est sa couleur préférée. Oh la boulette ! L’affaire fait scandale et, pour sauver les apparences, on invente de toute pièce une histoire de deuil : la demoiselle aurait choisi le blanc en mémoire de son père, Jacques V, roi d’Écosse, décédé… seize ans plus tôt. Plus, c’est gros, plus ça marche !
La dame blanche
C’est finalement à une autre reine d’outre-Manche que l’on doit la réhabilitation de la robe blanche. Le 10 février 1840, la reine Victoria, souveraine du Royaume-Uni, s’unit à Albert de Saxe-Cobourg-Gotha. À l’origine, elle devait se présenter devant l’autel en rouge. Mais, au dernier moment, soucieuse de ne pas éclipser l’uniforme écarlate de son prince charmant, elle change d’avis et se fait confectionner une robe blanche qu’elle juge plus discrète. Le choix est d’autant plus heureux que le blanc, qui, à partir de la Renaissance, a progressivement abandonné au noir le triste privilège de marquer la mort et le chagrin, est tout à la fois le symbole de la pureté et un signe extérieur de richesse. Qui, à part des femmes fortunées et oisives, pouvaient en effet se pavaner dans une couleur aussi salissante ?
The Marriage of Queen Victoria, 10 February 1840, huile sur panneau de George Hayter
À la suite de Victoria, l’élite occidentale s’empare de la robe blanche. Le mouvement est encouragé par l’Église – en 1854, Pie IX, en proclamant le dogme de l’immaculée conception de la Vierge, en fait définitivement le symbole de la virginité – et par le progrès technique : sur les premières photographies de mariage qui sont en noir et blanc ou en sépia, les robes blanches ressortent mieux tandis que les teintes les plus sombres ont vite fait de tourner au deuil. Il n’empêche que la plèbe, elle, se marie encore en couleur, vu qu’on amortit sa robe de mariée tout au long de sa vie ou, du moins, tant qu’on rentre dedans, en la ressortant à chaque grande occasion. Il faut attendre l’après-guerre pour que la robe blanche à usage unique s’impose. Deux révolutions vont l’y aider : l’avènement de la société de consommation et le mariage d’Élisabeth II en blanc et, surtout, en mondovision (avec 200 millions de téléspectateurs, la reine d’Angleterre ridiculise les influenceuses d’aujourd’hui).
Voilà pourquoi, même si le mariage évolue, la mariée reste la meringue du jour. En France tout au moins, comme dans une bonne partie de l’Europe, au Japon ou en Amérique. Mais, en Chine, le hanfu, la tenue traditionnelle, est rouge, une couleur qui symbolise la chance, la prospérité et la protection du foyer. Dans le monde arabe, où la mariée peut changer jusqu’à sept fois de vêtements dans la journée, le caftan est très souvent coloré, voire noir, et décoré de broderies fines, de perles ou de strass. Quant aux mariées africaines, même si certaines sacrifient parfois à la mode occidentale du blanc, elles gardent un fort penchant pour les robes taillées dans du wax, cette pièce de coton aux couleurs et motifs vibrants dont on fait aussi les boubous. Et nous, de savoir tout cela et de nous dire que nous allons mourir moins cons (et le plus tard possible afin d’assister au mariage de nos gamins et même de nos petits-enfants, du moins s’ils nous y invitent), ça nous ravit.




